entrevue avec clara, récipiendaire de la bourse voyage solo (hiver 2018)

 

Tout d’abord, décris-moi brièvement ton projet.

-Je suis allée en Bosnie-Herzégovine pour monter la pièce de théâtre kids, de l’auteur français Fabrice Melquiot. Je suis partie à Sarajevo pour faire la traduction de la pièce en premier, puis la monter avec des adolescents, en bosniaque, au Théâtre de la Jeunesse de Sarajevo.

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D’où t’est venue l’inspiration de réaliser ce projet?

-J’ai vraiment eu un coup de cœur pour la pièce dès la première fois que je l’ai lu et je l’ai gardée en tête pendant quelques années. Ça m’est venu un peu instinctivement, je savais qu’un jour je la monterais, et après avoir essayé de le faire à Montréal, je me suis retrouvée avec beaucoup de questionnements sur ma légitimité à monter une pièce sur un sujet que je ne connaissais pas vraiment. J’ai décidé de partir en Bosnie pour faire de la recherche, en premier lieu, puis je me suis rendu compte que ce qui faisait du sens pour moi, c’était de la monter là-bas, avec des jeunes du même âge que les personnages, qui avaient beaucoup de choses à dire et qui vivaient un peu la même réalité que les personnages dans l’histoire, c’est-à-dire des orphelins de l’après-guerre. Eux, ce sont des orphelins de l’après-guerre une vingtaine d’années après, mais ça reste des orphelins, car ils n’ont pas d’espoir. Il n’y a pas beaucoup de façons de réussir pour la jeunesse en Bosnie.

 

Comment les gens sur place ont-ils réagi à cette initiative?

-Je pense que la plupart ont été très surpris; les gens ne comprenaient pas pourquoi une étudiante de Montréal voudrait faire des milliers de kilomètres et pourquoi je m’intéressais à leur histoire. Une fois qu’ils se sont rendu compte que c’était très sincère, que c’était une impulsion artistique et que j’avais envie d’entendre parler d’eux, ils se sont ouverts et on a vraiment créé un beau lien de confiance. À l’adolescence, tu es dans un moment où tu as grandement besoin de t’exprimer et ils n’ont pas beaucoup de place pour le faire, donc je pense qu’ils ont été ravis que quelqu’un parte de si loin pour les connaître et entendre ce qu’ils ont à dire.

 

Comment avez-vous collaboré, malgré la barrière de la langue? Parce que si je ne m’abuse, tu ne parles pas bosniaque!

-On a communiqué en anglais la plupart du temps et il y avait une jeune fille rencontrée en début de projet qui ne voulait pas jouer, donc elle a fait la mise en scène avec moi en tant qu’assistante et un peu aussi en tant que traductrice. Elle avait un très bon anglais, donc si parfois pendant les pratiques on avait de la difficulté à se comprendre, je lui expliquais ce que je voulais dire et elle le traduisait aux acteurs. Quand on a été un peu plus avancé dans le processus et qu’on est entrés dans le travail de détails, je lui ai laissé plus de place. Aussi, j’avais un cahier avec le texte ligne par ligne, d’un côté en français et de l’autre en bosniaque. Ça me permettait donc de suivre et de savoir exactement où on était rendu et, comme je connaissais très bien le texte, je savais quelle intention je voulais pour chaque réplique.

 

C’est une pièce qui a été écrite en français, donc est-ce que les gens là-bas trouvaient que c’était fidèle à leur histoire? Est-ce que ça les représentait bien?

-Ça dépend. Les jeunes ont beaucoup aimé le texte et comme c’est nous qui avons fait la traduction, on se l’est approprié aussi. On a mis du jargon un peu plus jeune, donc ça a été plus facile à interpréter et beaucoup plus proche de leur réalité. Je dirais que les jeunes de 15 à 18 ans, qui n’avaient pas encore eu l’opportunité de s’exprimer par rapport à la guerre, se sont sentis très proches de l’histoire et ils ont beaucoup aimé que le texte soit à la fois très cru et très poétique. J’ai quand même reçu des commentaires de gens qui ont un regard un peu plus critique…. j’ai de la misère à l’expliquer, mais je pense qu’il y en a qui voyaient que c’était un texte qui n’avait pas été écrit par un bosniaque et que ça restait la vision d’un étranger. Déjà là, il y a des gens qui ne veulent plus en entendre parler et qui sont tannés qu’il y ait des gens d’ailleurs qui viennent en Bosnie pour faire des projets universitaires ou artistiques sur la guerre, encore, donc si j’avais à refaire un projet à Sarajevo, je le ferais sur un autre sujet. Mais bon, j’en suis rendue là dans mon processus de réflexion et j’ai fait le projet kids avant de savoir ça.

 

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Quels défis as-tu rencontrés dans la réalisation de ce projet?

 -Au départ, je pense que ça a été la barrière de la langue. Même si tantôt j’en parlais et que ça avait l’air facile, pendant les répétitions, mon cerveau jouait toujours avec trois langues, ce qui était assez demandant. Vers la fin du projet, ça devenait un peu frustrant de ne pas pouvoir faire le travail de détails, mais ç’a été un beau défi; quand tu mènes un projet pendant longtemps, tu réalises qu’il y a des parties du projet que d’autres personnes peuvent faire d’une meilleure façon. Je suis allée à Sarajevo justement pour le faire avec des jeunes qui connaissaient mieux l’histoire que moi, donc c’était normal de déléguer, mais ça n’en n’était pas moins un défi pour autant. Je me suis aussi sentie seule; les acteurs faisaient l’interprétation, j’avais une assistante à la mise en scène et des jeunes fabriquaient les costumes et les décors, mais j’ai trouvé vraiment difficile de porter tous les chapeaux et de m’occuper à la fois du budget, du maquillage, de la scénographie, d’aller voir les théâtres pour vendre mon projet, de parler aux médias, etc. J’avais beaucoup de responsabilités sur les épaules et comme j’étais dans un pays que je ne connaissais pas, je n’avais pas de contacts autour de moi pour m’aider. Au final, tu acceptes qu’en portant tous les chapeaux, tu ne peux pas les mener parfaitement, alors il faut laisser aller certaines facettes. Aussi, pendant mon premier voyage, ça a été très difficile de trouver mes acteurs; ça a pris deux mois! Une fois que je les ai trouvés, ça a vraiment cliqué; je suis repartie à Montréal pour 3 mois et ils m’ont fait confiance. Ils ont fait confiance à une étrangère qui leur avait dit qu’elle allait revenir et moi j’ai fait confiance à 12 étrangers qui m’ont dit qu’ils allaient réaliser le projet avec moi.

 

Pourquoi penses-tu que ç’a été difficile  de trouver des acteurs?

-Je savais que je voulais jouer avec des adolescents, mais ça a été difficile d’entrer en contact avec eux et de trouver des jeunes qui avaient la motivation de s’engager dans des répétitions, en plus d’aller à l’école. À cette époque-là, je n’avais pas encore de bourse, donc c’était moi qui devais financer mon projet au complet et je pense que les gens avaient de la misère à croire que j’allais y arriver. La pièce n’était même pas traduite, donc j’arrivais en disant ‘’Oui, j’ai 20 ans et je veux monter une pièce, elle n’est pas traduite, je n’ai pas d’argent, mais je cherche des acteurs!’’ C’est quand même un gros engagement qu’ils devaient faire, un peu dans le vide parce que je n’avais rien de concret à leur proposer. Au moment où j’ai trouvé mes acteurs, je n’avais qu’une scène de traduite. Ils voulaient monter une pièce, mais ils s’engageaient sans même savoir s’ils allaient aimer le sujet, s’ils allaient aimer le texte. Sincèrement, je ne comprends même pas qu’ils se soient engagés dans ce projet un peu fou; à leur place, je ne suis pas sûre que je l’aurais fait haha!

 

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Dirais-tu que ce voyage t’a fait grandir?

-Ah c’est sûr, absolument! La première chose à laquelle je pense, c’est que j’ai gagné en confiance. Ça fait longtemps que je veux devenir actrice, mais grâce à ce projet-là, je sais que je n’ai pas besoin d’attendre que le téléphone sonne. Au fond, ça a poussé un peu les limites de l’impossible et ça, je pense que c’est ma plus grande fierté. Maintenant, je sais que si je veux faire un projet, ça peut fonctionner! Trouver un théâtre, ça se peut. Trouver des acteurs, ça se peut. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a quelque chose de magique autour de ce projet-là, qui m’a donné énormément confiance en mes capacités. J’ai toujours joué, mais c’était la première fois que je faisais de la gestion; le budget, la promotion, la paperasse autour d’un projet de théâtre, etc. Des demandes de subventions, je n’avais jamais fait ça avant. Ce sont des choses qu’on n’apprend pas à l’école. Puis il a aussi plein de qualités humaines que j’ai développées. Les adolescents, c’est confrontant. Ça m’a permis d’acquérir des capacités pédagogiques, alors que je n’avais que 2 ou 3 ans de plus qu’eux. Je ne me souviens plus qui c’était malheureusement, mais quelqu’un a dit que le metteur en scène est un aveugle qui guide d’autres aveugles, mais qu’il ne faut pas les autres sachent qu’il est non-voyant lui aussi. J’ai compris ce que c’est que d’être metteur en scène; on n’a pas la science infuse,  on ne sait pas exactement où l’on s’en va, au contraire! On le découvre au fur et à mesure, mais il faut malgré tout être capable de guider les autres pour qu’ils ne vivent pas de stress et qu’ils puissent se laisser aller dans le jeu.

 

As-tu été touchée par la culture locale?

-Quelque chose que j’avais lu et qui m’a vraiment étonné, c’est la mixité des religions. À l’intérieur de 100 mètres, il y a une église orthodoxe, une mosquée, une synagogue… J’en avais entendu parler, mais je l’ai vraiment réalisé une fois sur place. Aussi, j’ai vécu mon adolescence en 2012, pendant les rassemblements étudiants, donc j’ai connu une grande solidarité où les jeunes étaient pleins d’espoir pour le changement. En Bosnie, ce n’est pas ça que j’ai trouvé; le pays ne s’est pas encore relevé de la guerre, alors les jeunes de 18 ans se disent ‘’Je ne peux pas faire de théâtre, parce que mon père va bientôt arrêter de travailler, donc il va falloir que je subvienne aux besoins de ma famille.’’ Il y a une véritable crise de l’emploi! Là-bas, un bon emploi, c’est de travailler chez McDo, alors qu’ici c’est un emploi étudiant; tu ne fais pas ça toute ta vie. Ça m’a rendue très triste. Après, ça m’a touché encore plus de trouver mes acteurs, parce qu’ils étaient pleins d’énergie et de rêves, et qu’ils avaient des choses à dire. 

 

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As-tu un autre projet en tête?

-Là, je prépare mes auditions pour les écoles de théâtre; je fais des auditions conjointes, donc j’ai un partenaire avec qui on pratique nos scènes dans l’espoir d’entrer au Conservatoire d’art dramatique ou à l’École nationale de théâtre. C’est pas mal sur ça que je me concentre. J’ai un autre projet de théâtre en tête que j’essaie de bâtir, mais c’est encore vraiment à l’état embryonnaire! Mes frères sont passionnés de la culture japonaise et mon père est affûteur de couteaux sur pierre à eau japonaise, alors j’aimerais bien un jour faire un voyage familial au Japon, mais ce n’est pas pour tout de suite. Souvent je me dis ‘’OK, là je ne vais pas voyager pour un moment’’, mais au bout d’un an la piqûre du voyage revient et je repars… Ça ne m’étonnerait donc pas que je change d’idée! Je suis des cours d’Italien à l’UQAM, ma famille est italienne, alors je veux renforcer ma connaissance de la grammaire pour faire un stage de théâtre en Italie, peut-être cet été ou dans les prochaines années. Mais j’en rêve, il n’y a rien encore de planifié.

 

Voilà, ce sont toutes les questions que j’avais! Est-ce qu’il y a autre chose que tu aimerais ajouter?

-Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de le dire, mais je tiens à remercier la Fondation Tourisme Jeunesse de m’avoir donné un gros coup de pouce. Vous avez été les premiers à me faire confiance en m’offrant du financement et ça a été un gros pas en avant. En plus de la bourse, j’ai eu des encouragements pendant le projet et ça m’a beaucoup touché; ça m’a donné confiance et je l’apprécie grandement.

 

Ça nous a fait vraiment plaisir! Tout le monde a été très impressionné par ton courage et ta débrouillardise; c’était un projet très ambitieux et tu le présentais avec beaucoup d’assurance et d’ardeur, donc c’était évident que tu y croyais et on est bien contents d’y avoir contribué.

-Je vous remercie!